RITE FRANÇAIS
RITE SUÉDOIS
RITES ÉGYPTIENS
RITE(S) SWEDENBORGIEN(S)
ROBIN, Louis Jean Charles Paul
ROËTTIERS DE MONTALEAU, Alexandre Louis
ROLLAND, Marie
ROMAGNOSI, Gian-Domenico
ROOSEVELT, Franklin Delano
ROOSEVELT, Theodore
ROSE DU PARFAIT SILENCE (La)
ROSE-CROIX
ROSE-CROIX D'OR






RITE FRANÇAIS
R-33.JPG (161K) En 1717 se forme la Grande Loge de Londres. En son sein, dans la décennie 1720, se met en place, à partir d'un vieux fonds rituel de la maçonnerie opérative* écossaise, enrichi d'éléments anglais, un système en trois grades* connu par la publication en 1730 de la Masonry Dissected de Samuel Prichard.

La franc-maçonnerie* qui s'implante en France vers 1725, dans le sillage d'exilés politico-religieux britanniques, est issue de la Grande Loge de Londres, d'inspiration Moderne*.

Le rite des futurs Modernes est traduit en français. Il est pratiqué par la quasi-totalité des loges* qui se créent dans le royaume et ne semble pas avoir de nom. À partir de ce rite, à Lyon et en Alsace, va s'élaborer, avec d'importants apports juifs, christiques, et chevaleresco-templiers, le Régime Rectifié*.

L'apparition d'autres systèmes maçonniques, dits presque toujours «écossais*», la volonté du Grand Orient de France* d'organiser et de contrôler la franc-maçonnerie française, et le désir de nombreuses loges d'avoir une version universelle des rituels, provoquent la fixation d'un rite « Moderne » qualifié en 1785-1786 de «Français ». Au sein du Grand Orient, pour les grades* bleus*, dans la 4e chambre dite Chambre des Grades, créée en 1782 et au sein du Grand Chapitre* Général de France, quelques frères, notamment Alexandre-Louis Roëttiers de Montaleau *, ont mené à bien ce travail.

En 1785 le modèle français est à peu près fixé. Aux trois grades symboliques d'esprit Moderne,s'ajoutent quatre ordres supérieurs: Elu secret, Grand Élu Écossais, Chevalier d'Orient et Souverain Prince Rose-Croix*. En 1786 le Grand Orient propose un texte de référence pour les trois grades bleus, diffusé sous la forme de copies manuscrites. L'ensemble est désigné sous le nom de Rite Français. Pourtant si certains des quatre grades supérieurs sont peut-être français, les trois premiers sont d'origine anglaise Moderne. L'objectif est en fait de se distinguer des divers systèmes dits écossais, souvent élaborés ou synthétisés en France mais qui viennent rarement en droite ligne d'Écosse.

La Révolution* passée en 1801 le Grand Orient le fixe en le faisant imprimer dans le Régulateur. On notera qu'au début du siècle, ledit Régulateur du maçon (1801) inspiré du Rite des Modernes, et le Guide des maçons écossais (1803), en partie inspiré du Rite des Anciens texte de référence du Rite Écossais Ancien et Accepté*, divergent plus sur la forme que sur l'esprit. Pourtant la concurrence de ces deux rites conduit à un effet de nomination.

Au XIXe siècle Rite Moderne devient équivalent de Rite Français. C'est ainsi que Vuillaume emploie les deux termes. Ils s'appliquent aussi bien aux trois premiers grades qu'aux quatre ordres supérieurs, mais l'un ou l'autre terme est historique ment contestable quand il désigne l'ensemble. Le terme de Rite Français va ensuite s'imposer tandis que celui de Rite Moderne va tomber en désuétude dans le dernier tiers du XIXe siècle. Notons cependant qu en Belgique*, où les pesanteurs nationalo-linguistiques n'ont pas imposé l'adjectif «Français», le qualificatif « Moderne » est toujours utilisé. Quoi qu'il en soit durant tout le XIXe siècle la différenciation entre Régime Français et éCossisme va aller croissant Si le Rite Français est très majoritaire au Grand Orient de France, quelques-unes de ses loges travaillent au Rite Écossais Ancien et Accepte.

En 1858 une nouvelle rédaction du Rite Français dit Murat*, du nom du Grand Maître. est publiée. « Idéologiquement »le texte n est guère différent de celui du Régulateur. Le nouveau modèle continue de définir la maçonnerie de manière « classique », dans la tradition andersonienne. On reste dans l'héritage de la philosophie des Lumières*, et dans un spiritualisme assez fade et assez flou pour ne pas trop gêner les consciences. Notons cependant que ce premier toilettage se tait dans une obédience* qui, depuis l'amendement Charles Duez adopté le 13 avril 1849, précise que la franc-maçonnerie « a pour base l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme ».

R-34.JPG (210K) L'aprés-Convent* de 1877 conduit à des retouches plus hardies. En 1879 le Grand Collège des Rites chargé par le Conseil de l'Ordre* du Grand Orient, fait disparaître des rituels les formules trop ouvertement religieuses, comme la référence au Grand Architecte de l'Univers*, les devoirs envers Dieu au 1°, l'explication métaphysique de la lettre G* au 2° et l'invocation à Dieu du signe* d'horreur au grade de maître. En 1886 une commission de 12 membres présidée par l'avocat Louis Amiable (1837-1897), procède à une nouvelle révision adoptée en Conseil de l'Ordre les 15-16 avril.

Le nouveau rituel français, qui prendra le nom de son principal rédacteur est accompagné d'un «rapport sur les nouveaux rituels pour les loges » rédigé par Amiable lui-même. Ce codicille explique que ie nouveau texte, en partie inspiré des rituels du Grand Orient de Belgique, se réfère grandement au positivisme. Sa philosophie générale est la «neutralité entre les diverses croyances » et le fait que «les données certaines fournies par l'état actuel de la science devaient être par nous mises à profit ». Daniel Ligou a présenté les violentes critiques adressées au rituel Amiable par Oswald Wirth*. Un rapport d'Amiable, adopté par le Grand Collège des Rites et transmis par le Conseil de l'Ordre du Grand Orient à toutes les loges en mars 1896, clôt provisoirement le débat.

Durant ce demi-siècle, les quatre ordres supérieurs tombent en désuétude. Le rituel Amiable, quelque peu modifié en 1907 sous l'autorité du Grand Commandeur Jean-Baptiste Blatin*, restera en l'état jusqu'en 1938, date où, à l'initiative d'Arthur Groussier* alors Grand Maître du Grand Orient pour la 9e fois un nouveau modèle du Rite Français est adopté. La nouvelle version est une tentative de retour aux sources symboliques du système français, et non une nouvelle mouture encore plus ultrapositiviste.

En 1955 la version définitive du rituel Groussier, légèrement aménagée dans la forme sous l'autorité de Paul Chevalier, est imprimée et diffusée. Malgré quelques apports et quelques ajouts opérés par un certain nombre de loges, le rituel Groussier est toujours en vigueur.

Dans le long travail de reconstruction des obédiences dans l'aprés-guerre des maçons érudits et/ou versés dans les recherches initiatiques ou symboliques souhaitent retrouver ou revivifier les potentialités de la tradition maçonnique française du XVIIIe siècle héritière des Modernes. Ainsi, au sein du Grand Orient de France, des maçons regrettent que les frères attirés par le symbolisme et le respect des pratiques rituelles quittent le Rite Français pour l'écossisme. Ce petit groupe pense que l'on peut concilier option symbolique et rigueur rituelle au sein du Régime Français. Avec l'accord de Francis Viaud, alors Grand Maître du Grand Orient de France, il est décidé de « réveiller » le Rite Français dans sa version originale. À cet effet est créée la loge du Devoir et de la Raison (1955). Ses membres auraient pu utiliser le modèle imprimé du Régulateur (1801). Ils préfèrent essayer de reconstituer à partir de ce dernier, mais en y incluant des ajouts tirés de divers documents du XVIIIe siècle, un rituel proche de celui qui est pratiqué dans la franc-maçonnerie française adolescente. Ainsi naît le Rite Moderne Français Rétabli: « Moderne », puisqu'il s'inscrit dans la tradition de la Grande Loge Anglaise des Modernes;« Français » car il est fidèle à la version implantée en France et traduite en français; « Rétabli«, pour affirmer que le texte est le résultat d'un travail de reconstruction, de recomposition et de restitution historiques, symboliques et philologiques.

Aujourd'hui, le Rite Français Groussier est largement dominant au Grand Orient de France où il est exclusivement pratiqué par 750 loges (80 % de l'effectif) et à la Grande Loge Mixte Universelle (38 loges sur 40). Il est légèrement majoritaire au sein de la Grande Loge Mixte de France (41 loges sur 75). Depuis 1972, il est également pratiqué au sein de le Grande Loge Féminine de France* Le Grand Orient ayant accordé une patente « française » à l'obédience féminine.

Le Rite Moderne Français Rétabli est utilisé par 7 loges du Grand Orient tandis que 4 autres ateliers de cette obédience maçonnent au Rite Français Ancien, version voisine du Rétabli. Quelques frères de la rue Cadet, fondateurs ou affiliés à la Grande Loge Nationale Française-Opéras devenue Grande Loge Traditionnelle et Symbolique*, apportent, en 1958, le Rétabli à la nouvelle obédience où un dixième des ateliers l'utilisent encore En 1968, les frères qui fondent la Loge Nationale Française* apportent le Rite Moderne Français Rétabli qui donnera, après un long et minutieux travail «d'archéologie symbolique » pour retrouver des documents encore plus originaux, le Rite Français Traditionnel.

Lors de la remise de la patente du Rite Français par le Grand Orient à la Grande Loge Féminine de France quelques loges féminines adoptent également le Rite Français Moderne Rétabli. La Grande Loge Indépendante et Symbolique des Rites Unis-Humanités, issue d'une scission de la Loge Nationale Française, compte également quelques loges travaillant au Rétabli. 39 loges du Grand Orient et quelques ateliers de la Grande Loge Féminine de France ont adopté le Rite Français Moderne d'après le Régulateur de 1801.

En 1978, des frères de la Loge Nationale Française rejoignent la Grande Loge Nationale Française en y apportant le Rite Français Traditionnel. Londres consultée, le juge un peu trop « chrétien ». Aussi l'obedience du boulevard Bineau a-t-elle préfére adopter le Rite Français d'après le canon du Régulateur de 1801. Aujourd'hui une centaine d'ateliers de la Grande Loge Nationale Française le pratiquent.

Ce panorama complexe montre combien les équations (Rite Français = Grand Orient de France et Rite Français= version Groussier) méritent d'être nuancées De plus, ce tableau ne tient pas compte de diverses retouches ou réécritures apportées par des maçons ou des loges à l'une des trois grandes versions du Rite Français, ni des querelles picrocholines et des discours matamoresques des unS et des autres pour prouver l'authenticité, l'historicité et la véracité des diverses rédactions peu «orthodoxes ». Quoi qu'il en soit, le Rite Français utilisé dans l'une des trois versions « historiques ", proches dans la forme, mais parfois différentes dans l'esprit, n'est plus majoritaire au sein de la franc-maçonnerie française, où il est rejoint-voire dépassé-par le Rite Écossais Ancien et Accepté.
R-35.JPG (525K) Y. H.M.


RITE SUÉDOIS
R-36.JPG (103K) La franc-maçonnerie* a été introduite en Suède par le comte Axel Ericson Wrede-Spare, officier de cavalerie, qui, d'après son propre témoignage, aurait été reçu à Paris le 4 mai 1731. Il fut fait compagnon* le 16 novembre de la même année, et maître*, le 6 mai 1733. La première réunion de la loge* Wrede-Spare eut lieu au palais Stenbockn, chez le baron Gabriel Sack (1697-1751), le 17 mars 1735. Le 21 octobre 1738, le roi Frédéric 1er interdit les réunions maçonniques « sous peine de mort », mais il ne semble pas que la mesure ait été appliquée-d'ailleurs le décret est annulé dans le courant de la même année. Le 13 janvier 1752, le comte Knut Carisson Posse fonde la ioge Saint-Jean Auxiliaire utilisant les rituels Wrede-Spare; elle se déclare Mère Loge* de Suède et, à ce titre, est autorisée à créer d'autres loges sur le territoire suédois. Elle utilisait un système en 7 grades*: les 3 grades de Saint-Jean 2 de Saint-André, un Frère Confident de Saint Jean et un Frère Élu. En 1753, le baron Charles-Frédéric Scheffer (1715-1786) qui avait été initié le 14 mai 1737 dans la loge Coustos-Villeroy* à Paris, fut élu Grand Maître. Il avait reçu du comte de Darwentwater un document daté du 25 novembre 1737, aujourd'hui conservé à Stockholm, paraphrasant les Constitutions* de 1723, mais où l'accent était mis sur le caractère exclusivement chrétien de l'Ordre*. En 1756, les rituels français utilisés jusque là furent revus par une commission présidée par le comte Posse. Le 30 septembre de la même année Carl Fredrick von Eckleff* fut régularisé par la mère loge, et, le 30 novembre, il fonda la loge L'lnnocente dont le premier vénérable* fut von Aren conseiller aulique. Lors de la fondation de la Grande Loge de Suède, en 1761, Eckleff devint Assistant Grand Maître, le baron Scheffer assurant la Grande Maîtrise. Se prévalant d'une patente étrangère dont on ignore tout, Eckleff avait fondé le 25 décembre 1759 le Chapitre* illuminé de Stockholm. Devenu Orden Meister, il le présida jusqu'au 14 mai 1774 date à laquelle il fut remplacé par le duc Carl von Sodermanland (1748-1818), Eques a sole vivificante dans la Stricte Observance*, qui deviendra roi de Suède en 1809 sous le nom de Charles XIII. Entre temps il était devenu Grand Maître (30 novembre 1774), en remplacement de Scheffer, ce qui devait lui permettre de mener à bien l'organisation du Rite Suédois.

R-37.JPG (97K) Les bases du système avaient été jetées dans les années 1760 par Eckleff, mais son origine est mystérieuse. Les actes, très complets, sont donnés dans un langage chiffré mais rédigés en français ils portent la signature de Frédéric Aescher secrétaire dont l'origine est vraisemblablement alémanique. En 1777 fut fondé le Grand Chapitre, dont Gustave III devint vicarius Salomonis. Le Rite Suédois exhale un parfum rosicrucien kabbalistique et théosophique qui n'est pas sans rapport avec la doctrine de Swedenborg. Au rapport de Leenhoff (Die Freimaurer 1928), ie but de l'Ordre est la connaissance de Dieu par la reconnaissance* de l'Esprit divin que chacun porte en soi et l'appréhension de la dimension trinitaire par la foi en Jésus-Christ. Les grades capitulaires, en particulier le 9° (Frère Éclairé de la Loge de Saint-Jean), ont une forte connotation mystique. Leur origine est d'ailleurs inconnue, comme la date exacte de l'introduction de la légende templière; mais la présence de Christian Schubart (1734-1787) en Suède en 1765, qui tenta d y introduire sans succès la Stricte Observance Templière, n'y est peut-être pas étrangère. Le rite* fut révisé en 1780 et en 1800 sous la direction de Carl von Sodermanland qui était devenu régent du royaume après l'assassinat de Gustave 111 en 1792. Le 24 janvier 1798, l'ordre fut reconnu par l'Angleterre, et le 8 mai 1799 par le prince de Galles, futur George IV. En 1800 fut établie la constitution fondamentale de l'Ordre qui empruntait divers éléments à la Stricte Observance et au cléricat de Starck*. Devenu roi de Suède en 1809, après la destitution de son neveu Gustave IV, Charles XIII constitua, le 27 mai 1811, l'Ordre de Charles XIII, limité à 27 chevaliers civils et 3 ecclésiastiques détenteurs du 10° grade Ses membres, nommés par le roi, portent un costume de velours jaune des bottes de mousquetaire, un col de dentelle et divers bijoux*. En 1811, Carl von Sodermanland laissa à son fils adoptif, le maréchal français Jean Bernadotte* la Grande Maîtrise de l'Ordre. À la mort de Charles XIII en 1818 devenu roi sous le nom de Charles Jean XIV, et vicarius Salomonis, Bernadotte confia la Grande Loge à son héritier, futur Oscar 11.
Ch. P.




RITES ÉGYPTIENS
I. Les fondateurs
II. Panorama historique (XVIIIe s.-1908)



1. Les fondateurs
R-38.JPG (103K) Cadres moyens des armées impériales en Italie*, les frères Bédarride*-Marc (Comtat Venaissin, 1776-1846), Michel (Comtat Venaissin, 1778 1856), Joseph (Comtat Venaissin, 1787-1840)-y reçoivent la lumière* et se livrent à une intense activité maçonnique. De retour à Paris, ils y rapportent le Rite de Misraïm*, né quelques années auparavant dans les milieux français de l'armée d'ltalie. À partir de 1814 et jusqu'en 1856, Marc puis Michel Bédarride se consacrent à sa diffusion en France. On accusera régulièrement ces demi-soldes de l'Empire* de vivre de la maçonnerie. Marc Bédarride publie en 1846 De l'ordre maçonnique de Misraïm qui mêle histoire légendaire et témoignages sur les premières années du rite. Sous la Restauration, la police tient les frères Bédarride sous haute surveillance, toujours persuadée qu'ils ne sont que les instruments d'une personnalité d'une autre envergure restée dans l'ombre.

Dissident du Rite de Misraïm, Jacques Étienne Marconis de Nègre* (Montauban, 1795-Paris, 1868) constitue en 838 le Rite de Memphis. Il consacre toutes ses forces à faire vivre ce rite égyptien-régulièrement interdit et qui ne comptera jamais plus de 5 ou 6 loges* au XIXe siècle-et l'implante aux États-Unis*, en Roumanie et... en Égypte*. En 1862 il intègre, avec son rite, le Grand Orient de France*. Outre la fondation du Rite de Memphis Marconis de Nègre est aussi l'auteur de dizaines de plaquettes, journaux et livres maçonniques qui diffusent largement ses conceptions morales et spiritualistes dans la maçonnerie française de son temps.


Il. Panorama historique (XVIIIe s.-1908)
Au XVIIIe siècle, on fiait un parallèle entre les cultes à mystères* de l'Antiquité et les cérémonies secrètes de la franc-maçonnerie*. Cagliostro* qualifie le système maçonnique qu'il constitue dans les années 1780 de « rite de la haute maçonnerie égyptienne ». Ce n'est qu'au début du XIXe siècle, dans le sillage de l'expédition d'Égypte, que l'égyptomanie maçonnique bat son plein. En 1807, dans La Franche Maçonnerie rendue à sa véritable origine, Alexandre Lenoir explique les sept grades du Rite Français* à la lumière de la religion des anciens Égyptiens, présentée comme la religion naturelle de l'humanité primordiale. C'est à cette époque qu'apparaissent des rites maçonniques qui se revendiquent héritiers des initiations de l'Egypte ancienne: les rites égyptiens. L'archéologue Alexandre Dumège fonde ainsi le Rite de la Souveraine Pyramide des Amis du Désert et la loge parisienne Les Frères Artistes érige l'Ordre sacré des Sophisiens qui se veut un réveil des mystères isiaques. Il faut attendre l'apparition de l'Ordre maçonnique de Misraïm ou d'Égypte-Misraïm signifie « Égypte » en hébreu - pour qu'un rite « égyptien » prenne une certaine ampleur et se pérennise dans le paysage maçonnique.

Le Rite de Misraïm apparaît dans les années 1810 dans les milieux français, rassemblant militaires et administrateurs installés en Italie lors de la conquête napoléonienne. Il s'implante en France en 1814 avec ses promoteurs revenus dans leur patrie à la suite des revers de l'Empire. Avec une impressionnante échelle de 90 grades* (mais dont, bien sur, seuils quelques-uns sont pratiqués), il attire les maçons actifs souvent amateurs de hauts grades*. Les 66 premiers grades reprennent les hauts grades plus ou moins classiques du XVIIIe siècle et, notamment, les 33 que l'on retrouve dans le Rite Écossais Ancien et Accepté*, les grades spécifiques du Rite de Misraïm s'échelonnant entre le 67° et le 90°. À part l'appellation de Misraïm, le nouveau rite ne fait quasiment aucune allusion à l'Égypte ancienne dans ses cérémonies. À la lecture de ces rituels émaillés d'allusions à la kabbale*, on mesure la justesse du commentaire de Ragon qui voyait en Misraïm non une (. maçonnerie égyptienne », mais une .. maçonnerie judaïque ».

Les loges de Misraïm se multiplient en France et s'implantent aussi en Suisse en Belgique, en Hollande... et même en Irlande ! Très vite, ses propagateurs se divisent entre adversaires et partisans des Bédarride. Soit que leurs méthodes aient été contestables, soit, pour des raisons qui nous restent inconnues les autres acteurs des débuts de Misraïm en Italie, les frères Joly et Gaborria s'opposent aux frères Bédarride. Ils professent d'ailleurs-serait-ce là l'origine de la controverse ?-des grades terminaux différents, les mystérieux Arcana arcanorum. Rejoints et appuyés par Ragon, ils tentent alors de faire admettre le Rite de Misraïm au sein du Grand Collège des Rites après une première réponse positive, le Grand Orient* s'oppose finalement à cette réunion et l'échec met fin aux projets misraïmites du groupe Joly, Gaborria, Ragon.

R-39.JPG (211K) Les remous provoqués et sa situation en marge des institutions maçonniques inquiètent les pouvoirs publics. Il est d'ailleurs avéré que des hommes acquis au libéralisme* et des républicains opposants aux Bourbons utilisent la petite obédience* de Misraïm comme couverture de leurs réseaux. Les autorités interdisent et ferment la grosse dizaine de loges du rite égyptien en 1822. Celui ci, toujours animé par les frères Bédarride ne reprend force et vigueur qu'en 1830 dans l'ambiance de liberté retrouvée des débuts de la Monarchie de Juillet. C'est un dissident de Misraïm, Jacques-Étienne Marconis de Nègre qui forme, en 1838, le Rite de Memphis en... 92 grades. Si en dépit des allégations de son fondateur Memphis est bien issu de Misraïm, dans les quelques rituels qu'il a publiés Marconis de Nègre a le souci d'intégrer aux cérémonies maçonniques des éléments empruntés aux mystères de l'Antiquité tels que nous les a rapportés Diodore de Sicile.

Une dizaine de loges pour Misraïm, trois ou quatre pour Memphis: tout au long du XIXe siècle, les rites égyptiens sont marginaux. À coté de frères conduits aux loges « égyptiennes » par les hasards des rencontres, ces rites attirent des maçons atypiques. Sous la Restauration ou, plus tard, sous le Second Empire*, quelques-uns voulurent abriter en loge un activisme politique qui n'aurait pas été toléré par le Grand Orient et le Suprême Conseil.

D'autres, de sensibilité théosophique et occultiste sont séduits par l'orientation ésotérique des cérémonies misraïmites. À partir des années 1860, les rites égyptiens deviennent un point de rencontre pour les macons les plus versés dans les sciences occultes. Ainsi le Second Grand Surveillant de la « puissance suprême de Misraïm » est le frère Ragaigne, ésotérisme méconnu à qui l'on doit plusieurs études d'alchimie* et de cosmosophie restées à l'état de manuscrits. En 1862, Marconis de Nègre intègre le Grand Orient-qui publie un rituel du premier degré symbolique selon le Rite de Memphis-,et réduit l'échelle du rite à 33 grades ! En Égypte et aux États-Unis le rite de Memphis rencontre un certain succès en dépit des oppositionS des Grandes Loges et des organisations de hauts grades plus classiques. Le principal animateur américain du Rite de Memphis Harry J. Seymour, délivre une patente du rite à l'occultisme anglais John Yarker En 1881, Garibaldi* est élu « Grand Hiérophante », c'est-à-dire chef mondial du rite par les .. souverains sanctuaires »américain, roumain, anglais et italien, et unit les deux rites égyptiens donnant ainsi naissance au Rite de Memphis-Misraïm. À sa mort, Yarker lui succède.

En France, le Rite de Memphis disparaît dans les années 1870 quand la loge du Grand Orient Les Disciples de Memphis se transforme en Disciples du Progrès* et adopte le Rite Français. Le Rite de Misraïm vit de crises et scissions. Pourtant, dans les années 1890, la dernière loge en activité, L'Arc-en-Ciel, connaît un regain de vitalité en devenant l'un des points de ralliement du courant occultiste français alors très en vogue dans le Paris de la Belle Époque. Des querelles internes conduisent cependant à la disparition de la loge et par la même occasion, du Rite de Misraïm en France probablement vers 1902. En 1908, à l'occasion du « congrès spiritualiste* » organisé à Paris par Papus*, le Rite de Memphis-Misraïm est réveillé. Probablement assisté de quelques anciens membres de la loge L 'Arc en-Ciel, Papus obtient une patente de l'occultisme allemand Theodore Reuss (qui tenait ses pouvoirs de Yarker). A partir de cette époque, la vie du Rite de Memphis-Misraïm se confond avec les hauts et les bas du courant occultiste (martinisme*).
P.M.


RITE(S) SWEDENBORGIEN(S)
R-40.JPG (131K) Emmanuel Swedenborg (Stockholm, 1688 Londres, 1772) a écrit nombre de livres admirés par beaucoup de frères et qui furent, selon certains auteurs, à l'origine de rites maçonniques dits swedenborgiens. Cependant, la plupart d'entre eux n'ont pas de liens avérés avec le système mis en place par Swedenborg.

Emanuel Swedberg commence par faire une très brillante carrière scientifique et par mettre au profit de son gouvernement ses connaissances notamment en ce qui concerne l'industrie extractive. Lorsqu'il a 31 ans, sa famille est anoblie et prend le nom de Swedenborg. Quinze ans plus tard, la publication de son Opéra philosophica et mineralogica établit définitivement sa réputation. Membre de nombreuses académies* dont l'Académie Royale de Stockholm, il est très connu en Suède mais aussi à l'étranger.

Mais ce rationaliste newtonien est l'objet de phénomènes curieux qui envahissent son psychisme à partir de 1736. En 1744 il fait les fameux rêves lors desquels il rencontre le Christ qui l'aurait sauvé. L'événement change sa vie et il a régulièrement des expériences mystiques pendant lesquelles il parle avec les esprits de Virgile, de Luther ou de Melanchthon. Retiré, il se consacre à la création de son propre système théosophique. Celui-ci est diffusé dans des livres mystiques notamment les huit volumes des Arcanes célestes (1749-1756) puis La Nouvelle Jérusalem (1758).

Adhérant à la doctrine ancienne des correspondances, sa conception du monde et des idées se caractérise par la croyance en trois niveaux de réalité qui seraient représentés par le « naturel » le « spiritue» et le « céleste ». Toute chose, dans le « monde naturel », aurait sa correspondance dans le « monde spiritue» et, par celui ci, dans le « monde céleste ». Croyant en une relation spéciale entre Dieu et l'homme fondée sur un amour divin qui, devant systématiquement être donné à quelqu'un, a entraîné la création de l'espèce humaine destinée à le recevoir, il pense l'esprit humain comme un élément qui fonctionne activement selon les principes célestes l'homme ayant été créé pour remplir les cieux éternellement. Chaque homme est une image de Dieu une facette d'Adam Kadmon qui subsisterait dans la communauté des créatures célestes sous la forme d'anges. Pour Swedenborg, l'illumination* est nécessaire pour accéder au divin et l'adoration de Dieu se fait, sur le plan des pratiques, par la conduite d'une « vie utile )>. Dans le contexte de l'Europe des Lumières* gagnée par l'illuminisme*, ce système rencontre du succès et influence la nébuleuse maçonnique.

Pourtant, un seul système rituel maçonnique peut être qualifié de swedenborgien: c'est celui de Samuel Beswick. En 1870, ce dernier a publié Swedenborg Rite and the Great Masonic Leaders of the Eighteenth Century et, même si Beswick affirme quele rite a été institué à New York dès 1866 il semble bien qu'il soit issu de la publication du livre. La première Grande Loge du Rite swedenborgien se développe aux États-Unis* entre 1870 et 1872, avec seulement 6 membres, dont le Grand Maître Beswick. Mais, le 3 juin 1872 cette Grande Loge émet une charte pour la création d'une Suprême Grande Loge et Temple* pour la domination du Canada. Située à Maitland (Ontario), elle est fondée un an plus tard, avec McLeod Moore comme Grand Maître. Le rite existe dans ce pays jusqu à la mort de McLeod Moore (1890). La Grande Loge du Canada ayant donné, le 1e' juillet 1876 une charte à John Yarker pour travailler le Rite swedenborgien au Royaume Uni, celui ci fleurit dans ce pays pendant 30 ans. La première loge* est Emmanuel Lodge à Manchester, dont Yarker est le vénérable* maître. Parmi les autreS membres on compte Kenneth Mackenzie (1876), William Wynn Westcott (1876), Samuel Liddell MacGregor Mathers (1887), Henry Steele Olcott (1880), Gérard Encausse (Papus*; 1901) et Arthur Edward Waite (1902). Le 21 février 1902, Yarker donne une charte à Theodor Reuss qui lui accorde le pouvoir de constituer la loge du Saint-Graal à Berlin. Celle-ci devait être la mère loge* pour ce rite en Allemagne, avec le pouvoir de former une Grande Loge Provinciale et de créer d'autres loges. Cependant, le rite expire: la dernière information sur son existence date de 1908.

Le Beswick's Primitive and Original Rite of Symbolic Phremasonry se compose de 6 degrés. Au dessus des trois bleus* habituels on trouve le Maçon illuminé (Enlightened Phremason) ou Frère Vert, le Maçon Sublime (Sublime Phremason) ou Frère Bleu et le Maçon Parfait (Perfect Phremasonj ou Frère Rouge. Les rituels des hauts degrés (4 à 6) sont des variétés des trois premiers grades*, même si beaucoup d'éléments swedenborgiens explicites apparaissent que ce soit des références à la Genèse, à Ézéchiel et à l'Apocalypse de saint Jean ou des expressions comme « les trois puissances créateurs dans le triade saint de tout les nations », «le grand cercle des ciels », « un temple, rituel, autel et Dieu », « le grand Temple de la Nature », « les lampes célestes », «le jardin de Dieu ».

En dehors du Rite de Beswick, tous les autres systèmes indiqués comme des Rites swedenborgiense comme les illuminés d'Avignon* le Rite Hermétique le Rite Écossais Philosophique ou les Élus coën* ne le sont pas. Néanmoins, deux rites suscitent des questions: ce sont les illuminés Théosophes de Chastanier et le Rite Suédois car nous n'avons pas les rituels de ceux ci. Pour le second, il est possible que la version créée par le duc Charles entre 1778 et 1801 contienne des éléments swedenborgiens.
J.A.M.S.


ROBIN, Louis Jean Charles Paul
(Toulon, 1837-Paris, 1912) Paul Robin naît le 3 avril 1837 de Pauline Rose Blanche Martin et de Jean Placide Robin, commis principal des subsistances à l'arsenal de Toulon. La famille vit à Brest de 1841 à 1845, à Bordeaux de 1845 à 1850, puis de nouveau à Brest. Paul y fréquente le lycée. En 1854, il obtient son baccalauréat ès sciences. Il est reçu à l'École normale supérieure en 1858 la quitte en 1861, sans avoir passé l'agrégation. En 1862, il est chargé de cours au lycée de Brest; le proviseur signale son caractère difficile. En 1865, il demande un congé de trois ans et part pour la Belgique. Il participe au fameux Congrès de Liège qui devait porter sur des questions pédagogiques et que des étudiants français (Paul Lafargue, Aristide Rey Albert Régnard Germain Casse...) transforment en congrès matérialiste et athée. Il adhère à la Ligue de l'Enseignement, tient la chronique scientifique du journal La Liberté et donne des conférences pour la Société des cours populaires et pour la Société des conférences. En octobre 1867, il ad hère à la section belge de l'Association Internationale des Travailleurs. Il se marie avec un,e jeune Belge, Alna Delesalle, a un fils, Emile, né en 1868. En 1869, il est expulsé et, après un bref passage à Paris, il s'installe à Genève où il se lie avec Bakounine* et James Guillaume. Installé à Paris en 1870-où une fille naît au mois de juillet-, il est poursuivi à l'occasion du procès contre l'internationale, est condamné à 2 mois de prison et à 25 francs d'amende. Incarcéré à Sainte Pélagie, il est libéré par le Quatre Septembre. Il part pour Bruxelles est reconduit à la frontière s'installe à Brest, en octobre 1870, à la veille d'une échauffourée qu'il aurait contribué à préparer, il s'enfuit à Londres, ce qui donne naissance à quelques rumeurs malveillantes.

Il est élu au conseil général de l'internationale et est exclu de celle si en 1871. Il s'installe à Woolwich, y enseigne le français à l'Académie Royale Militaire jusqu'en 1878 donnant en outre des cours particuliers de mathématiques et de mécanique. Pendant cette période, il fréquente Kropotkine, envoie des articles pour le Bulletin de la Fédération jurassienne. À partir de 1878 il collabore au Dictionnaire pédagogique de Ferdinand Buisson. En 1879, sur l'entremise de ce dernier, il est nommé inspecteur primaire dans la circonscription de Blois, où son goût pour l'innovation pédagogique (constitution de bibliothèques et de musées scolaires) dérange. Au mois de décembre 1880 sur la recommandation de Ferdinand Buisson, il est nommé directeur de l'orphelinat Prévost installé à Cempuis (Seine et Oise). Il y applique les principes pédagogiques et éducatifs qu'il avait exposés dans la Philosophie positive en 1869, 1870 et 1872, en se plaçant sous le patronage de Rabelais. Les garçons et les filles sont éduqués en commun et chaque enfant est considéré dans la plénitude de son individualité physique, intellectuelle artistique morale, affective et sexuelle; l'éducation dispensée correspond aux principes les plus fermes de la libre pensée*; l'éducation civique est marquée au coin du pacifisme. En 1892 une première campagne lancée contre Cempuis et son directeur par l'extrême droite fait long feu. En 1894, une seconde campagne, plus violente, réussit: considéré comme un satyre ayant transformé l'orphelinat Prévost en « porcherie )>, Paul Robin est destitué. Le 16 novembre 1894, le frère Faillet conseiller municipal de Paris, intervient lors d'une fête solsticiale de la loge* Thélème pour dénoncer la campagne de calomnies dont Paul Robin, qui n'est pas encore franc-maçon a été la victime. La loge vote à l'unanimité un ordre du jour contre (Ha lutte ardente que le clergé continue à mener contre la laïcité* ».

En 1896, bien que certains membres de son conseil central soient très hostiles aux conceptions éducatives de Paul Robin la Fédération Française de la Libre pensée tente de l'aide à ouvrir « un pensionnat d'éducation intégrale ». La même année le 17 janvier, Paul Robin est initié par là loge Thélème; le 29 mai, il devient compagnon* à la loge parisienne La Renaissance et, le 29 juin, maître* aux Trinosophes* de Bercy. Il milite pour le néo malthusianisme, pour la libération amoureuse et sexuelle, encourage non pas même l'union libre mais l'amour libre, se dit favorable à la décriminalisation de l'avortement, à la liberté de la prostitution. S'il est soutenu par quelques personnes, comme Paule Minck, Nelly Roussel, il rencontre beaucoup d'incompréhension, y compris dans les milieux politiques de gauche et d'extrême gauche: divers journaux et revues lui sont fermés comme La Petite République la Revue socialiste. En 1896, il fonde la ligue Régénération qui connaît son apogée entre 1902 et 1908, grâce à Eugène Humbert. Si certains francs-maçons comprennent son action, d'autres y sont profondément hostiles. En mars 1902, le secrétaire général du Grand Orient* lui interdit « de déposer chez le concierge, pour la vente, des exemplaires de sa brochure Moyens d'éviter les grandes familles "; il obtient alors le soutien de sa loge, à l'unanimité des frères. Le 1er octobre 1903, alors qu'il distribue ses prospectus au Convent*, il est invité à demander une autorisation il refuse, estimant qu'il est victime d'une « tentative tyrannique » et que les francsmaçons doivent être libres de lire ou de ne pas lire ce qu'on leur propose.

En 1904, le frère Limousin refuse de faire paraître dans L'Acacia un article de Paul Robin relatif à l'initiation sexuelle des jeunes gens des deux sexes. Il considère qu'il s'agit d'une « littérature de maison close », propre à choquer les lecteurs et à entraîner des poursuites, en outre il dénonce « le suave caractère » de Paul Robin, décrit comme un « ergoteur », un homme qui « se figure être le foyer de l'univers, l'unique raison d'être du monde ». En 1904 encore, Paul Robin demande son affiliation à la loge La Raison. ce qui ne peut lui être accordé immédiatement car il est membre de la loge Le Lien des peuples et les Bienfaiteurs réunis, considéré par le Grand Orient comme un groupement irrégulier; il en démissionne, est admis sur les colonnes* de La Raison et fait alors savoir que cette affiliation ne l'intéresse plus. Il est marqué par une brouille durable avec Eugène Humbert et la décadence de la ligue Régénération, et par une forme de déchéance physique; il est probablement usé par son long combat pour faire triompher ses idées, que Léon Blum considérait comme des « paradoxes précurseurs » destinés à devenir des «vérités communes triviales ». En 1911, le double suicide des Lafargue retient son attention; il se prononce en faveur du suicide euthanasique. Le 31 août 1912 il ingère plusieurs doses de chlorhydrate de morphine; il est incinéré au Père-Lachaise. Son gendre, Gabriel Giroud, a consacré un ouvrage à Cempuis en 1900 il a récemment fait l'objet d'une biographie (1995).
J.L


ROËTTIERS DE MONTALEAU, Alexandre Louis
R-41.JPG (411K) (Paris, 1748-1808) Alexandre Roëttiers de Montaleau est issu d'une famille de graveurs* et d'orfèvres flamands qui ont joué un rôle éminent dans l'histoire de la gravure en médailles. Son père Jacques, orfèvre du roi de France depuis 1732, est signalé comme graveur général des monnaies de Grande-Bretagne et confirmé dans l'ordre de la noblesse* en février 1772 par Louis XV. Très attachée aux Stuarts, la famille Roëttiers de Montaleau est donc dans la tradition jacobite*. Succédant à son père la même année, Alexandre renonce à sa charge et est reçu conseiller-auditeur de la Chambre des Comptes de Paris en 1775. Il se marie le 30 novembre de la meme année avec Adélaïde Petit. En 1787, il devient maître de la Chambre des Comptes, puis directeur de la Monnaie de Paris en août 1791. Il dirige cet organisme jusqu'en septembre 1797.

Parallèlement, Roëttiers de Montaleau mène une vie maçonnique exceptionnelle. Il a consacré l'essentiel de son existence à la maçonnerie et son engagement dans l'Ordre* confine à un apostolat. Vraisemblablement initié en 1774 dans la loge* L'Amitié à l'orient de Paris maître* l'année suivante, il devient vénérable* de cet atelier en 1778. En 1780, il est Grand Officier du Grand Orient*. D'abord expert dans la Chambre des Provinces, il est nommé deuxième surveillant puis premier surveillant. C'est sur sa proposition qu'est fondé le Grand Chapitre Général*.

Entre-temps, Roëttiers s'est affilié à d'autres loges du Grand Orient. En 1782, il entre dans célèbre loge Les Amis Réunis* dont il devient le vénérable. Le 26 décembre 1783, il est reçu à la Maison philanthropique de Paris et fait partie de son comité directeur, de 1784 à 1787. Président de la chambre d'administration du Grand Orient le 16 novembre 1787, après avoir quitté le vénéralat de sa loge mère*, L'Amitié, il s'affilie en 1788 à La Constance, à l'orient de Paris, puis entre au chapitre Les Amis Réunis dont il est le Très Sage (Président). Le 28 avril 1789, il est encore signalé comme commissaire installateur de la loge parisienne Guillaume-Tell qui est composée principalement d'officiers du régiment de gardes suisses. Après la journée du 10 août 1792, les rescapés de cet atelier demandent au Grand Orient le changement de patronyme de la loge. Elle devient Le Centre des Amis, et sa fondation se déroule le 2 février 1793, puis Roëttiers de Montaleau est élu vénérable le 30 mars. Roëttiers parvient à maintenir au sein de la loge la liturgie maçonnique traditionnelle. Accusé d'avoir récupéré les déchets de fabrication des monnaies et de se livrer à un trafic de distribution de pièces maçonniques, il est attaqué par la presse jacobine et arrêté à la fin de novembre 1793. Il est élargi quelques semaines plus tard grâce à l'action efficace de son épouse auprès du gouvernement révolutionnaire. Après sa libération, obtenue le 23 janvier 1794, il reprend son poste à la direction de la Monnaie.

Roëttiers est désormais convaincu qu'il est indispensable de sauvegarder la base structurelle de la maçonnerie menacée par la Terreur. La singularité de son attitude est fondée sur ,( la passion de la maçonnerie » qui lui fait placer le sort de cette institution au dessus des préoccupations concernant le monde profane. Président de la chambre d'administration du Grand Orient depuis 1793, il met en lieu sur les archives* de l'obédience*. Il revendique sans ambages cette action en l'an IV: « Apprenez et sachez, maçons français que les archives du Grand Orient sont restées intactes: les pièces d'architecture, les demandes en constitution et en reconstitution les tableaux* de toutes les loges faits avant la Révolution*, sont toujours classés avec ordre, déposés soigneusement en des cartons destinés à leur conservation. » Au cours du printemps de 1796 une réunion d'une quarantaine de maçons l'élit Grand Vénérable du Grand Orient. Par humilité sans doute, Roëttiers refuse le titre de Grand Maître et cette attitude lui confère une dignité morale exceptionnelle. Sous son autorité, le Grand Orient annonce officiellement sa « résurrection )1, le 24 février 1797. Artisan de la sauvegarde de l'Ordre. il tente d'unifier la maçonnerie française et apparaît alors comme la cheville ouvrière de la réunion des deux Grands Orients rivaux. Dès 1798, il engage des pourparlers pour la fusion de la Grande Loge de Clermont* avec le Grand Orient Le 23 mai, un Concordat d'Union est signé entre les deux obédiences et une tenue* de fusion a lieu le 22 juin suivant.

Le Grand Orient, placé sous la direction de Roëttiers, connaît une influence grandissante et celui-ci est docile à l'égard du régime napoléonien qui souhaite la fusion du Grand Orient avec la Grand Loge Générale Écossaise en 1804. Favorable au rayonnement international de la maçonnerie française, il approuve la démarche de Napoléon Roëttiers reçoit le 33° le 29 décembre 1804 et est nommé premier représentant particulier du Grand Maître investi Joseph Bonaparte*, À la fin de sa vie, comblé d honneurs, il assume toujours de nombreuses responsabilités maçonniques. Officier des loges Les Amis Réunis et L'amitié en 1805, il est élu Très Sage du chapitre Les Amis Réunis l'année suivante. Il est également membre honoraire des Neuf Sœurs* et assidu aux travaux du Centre des Amis Réunis. Il disparaît le 30 janvier 1808, et sa mort, ressentie comme une perte immense pour la maçonnerie française, donne lieu à des hommages nombreux. La première commémoration publique en l'honneur du défunt se déroule à l'église Saint-Sulpice, mais les éloges les plus profonds lui sont rendus le 5 mars 1808 lors de la réunion commune des frères du Centre des Amis et de sa loge mère, L'Amitié. Bacon de la Chevalerie* dresse alors un portrait hagiographique de Roëttiers, qui apparaît comme le modèle du maçon pur et désintéressé, attaché de façon indéfectible à l'Art royal*. Le 25 juillet, la loge La Parfaite Union, de l'orient de Douai, lui rend un hommage solennel en présence du Grand Maître Cambacérès*. On insiste sur le rôle d'unificateur de la maçonnerie joué par Roëttiers qui a su « envelopper dans le cercle de l'union générale » les loges des différents rites.

Roëttiers a toujours refusé l'engagement politique stricto sensu et s'est montré préoccupé fondamentalement, et presque exclusivement, par l'univers maçonnique à la recherche peut-être au sein des ateliers d'un consensus inaccessible. Son conformisme à l'égard des régimes successifs, de la Constituante à l'Empire* ne doit pas masquer la priorité absolue accordée à son investissement dans un ordre initiatique... au risque de faire le sacrifice de ses propres intérêts.
M. I.


ROLLAND, Marie
(Plessé 1873-Guéméné Penfao, 1946) Fille de modestes agriculteurs Marie Rolland a reçu une instruction primaire puis est restée à la ferme, Son itinéraire devient peu ordinaire lorsque à 22 ans elle décide de S devenir institutrice en étudiant la nuit à la lueur de la bougie. À 25 ans, elle passe .avec succès le brevet élémentaire et devient institutrice suppléante. Obstinée le passe le brevet supérieur et devient titulaire. Sa sœur cadette (de 6 ans),Melanie, devient également institutrice. Véritables missionnaires de l'école laïque dans une région hostile, les sœurs Rolland se font apprécier des populations, notamment à Guéméné Penfao où elles voient avec satisfaction l'école publique s'implanter solidement. Également militante de la Ligue des Droits de l'Homme* à partir du début du siècle, Marie se rend célèbre pour avoir intenté un procès au maire de Saint Nazaire, qui avait voulu contraindre sa secrétaire de mairie à inscrire ses enfants à l'école religieuse. Il fut désavoué et destitué pour cela.

C'est dans ce contexte, le 12 août 1906, qu'elle rencontre la maçonnerie: elle est initiée dans la première loge du Droit Humain* dans l'Ouest à Auray. Avec Mélanie, qui la suit un peu plus tard, elle contribue en effet à la création, en 1908, du Triangle de Nantes qui devient en août 1909 la Loge n° 32 (baptisée « Cuepin» quelques années après). Marie Rolland en est le premier vénérable* et, avec Mélanie, elle fonde les loges* de Rennes et de La Roche-sur-Yon que les deux sœurs fréquentent. Dans ces loges elles militent sans relâche pour l'émancipation de la femme*, l'amélioration du sort des travailleurs et l'éducation des enfants et des adolescents. Présentes dans tous les congrès et Convents* du Droit Humain, elles prirent une part active aux travaux. Ainsi, en 1912 Marie est députée de la loge d'Auray et prend la présidence du Convent, tandis que Mélanie, députée de la loge de Nantes, rapporte sur la question sociale consacrée au travail des femmes dans l'industrie. Au Convent de 1913, Marie rapporte sur la question sociale (la nationalisation de l'enseignement). En 1921, Marie Rolland occupe le plateau de deuxième surveillant et Mélanie celui de secrétaire. Mélanie est d'ailleurs élue au Conseil National dont elle devient la trésorière, puis réélue en 1924 pour un second mandat. Marie fait partie du Suprême Conseil de 1929 à 1946 où elle a atteint-comme Mélanie-les plus hauts degrés. Très entreprenante Marie Rolland s'est investie parallèlement dans de nombreux domaines comme en témoignent la mise en place d'une société de recherches pétrolières près de Nantes, son intérêt pour les recherches sur le kaolin, la remise en exploitation d'ardoisières désaffectées ou l'installation de laiteries coopératives ! Retraitée à partir de 1929, elle se retire en Dordogne et achète une ferme à Limeuil où sa sœur Mélanie la rejoint. Elle s'initie à la culture du tabac, reprend ses projets de création d'une laiterie mais revend la ferme. Elle s'installe à Mérignac puis revient à Guéméné Penfao où avec Mélanie, elle achète une petite maison.

Âgée de 66 ans quand éclate la guerre, elle montre toute la mesure de son tempérament. Entrée dans la Résistance* dès juillet 1940 sous le pseudonyme d'Annick, elle rencontre le responsable du réseau Buckmaster, « Alexandre ». Ce dernier ayant été capturé et fusillé au Mont Valérien, « Annick » met sur pied ses propres réseaux, bientôt rattachés au célèbre maquis de Saint-Marcel, dans le Morbihan. La Gestapo l'identifie et la traque. El le se cache à Blain, puis à Châteaubriant, au Croisic, à Vannes et à Redon. Septuagénaire, presque impotente, elle participe activement à la Libération de l'Ouest. C'est en partie elle qui oblige les forces allemandes de la région de Plessé à capituler: elle aurait été une des rares femmes à recevoir la reddition d'un général ennemi. Bien que rétive aux honneurs, elle est médaillée de la Résistance pour « faits exceptionnels rendus à la Résistance », puis elle se consacre à la défense des droits des résistants et victimes de guerre. La vieillesse et les événements ne l'ont pas éloignée de la maçonnerie: en 1945, elle aide en effet à la reconstruction de la loge Guépin à Nantes et de la Fédération française du Droit Humain. Elle assiste au premier Convent d'après la guerre, en 1945... et meurt d'une crise cardiaque en octobre 1946.
L. M.


ROMAGNOSI, Gian-Domenico
(Salsomaggiore, 1761-Milan, 1835) Gian Domenico Romagnosi a vécu à la charnière des deux siècles et son esprit est marqué par la foi dans la raison et dans ses Lumières*, ainsi que par le dynamisme du message de la Révolution française*, tout en se tournant vers le nouveau siècle, où la science, la technologie, la pensée et l'engagement révolutionnaires s'unissent pour la libération nationale. Fils de Bernardino, un notaire cultivé, et de Marianna Trompeili, Romagnosi appartient à une famille bourgeoise renommée du duché de Parme et de Plaisance où règne Philippe de Bourbon, fils de Philippe V, roi d'Espagne; il fréquente le Iycée des jésuites de Borgo san Donnino et poursuit ses études au collège Alberoni de Plaisance. ll ne se fait pas prêtre, mais s'inscrit à l'université de Parme où il obtient, en 1786, son diplôme de droit. Il exerce la profession de notaire avant de devenir en 1791 prêteur à Trente , la demande de l'administration autrichienne locale. Il semble qu il ait fait ses premières expériences maçonniques à Plaisance: on en trouve des traces dans Cenesi del Dintto penale [Genèse du Droit penal] publiée à Pavie en 1791 et dans les opuscules de 1792 et 1793, impriméS à Trente, qui portent des titres significatifs: Che cos'è l'uguaglianza ? [Qu est-ce que l'égalité.?] et Che cos'è la libertà ' [Qu'est-ce que la liberté .?] Son contrat de prêteur terminé, il s'installe à Trente et exerce comme avocat. Son autorité et l'estime dont il jouit lui permettent, en 1796, de jouer les médiateurs dans les conflits administratifs entre l'armée napoléonienne de Masséna* et la municipalité opposée aux dépenses pour l'entretien de l'armée.

En Italie* les cercles jacobins présentent la particularité d'émaner directement des loges* maçonniques même s'ils en diffèrent par une composition sociale plus ouverte vers la culture bourgeoise et démocratique. Les conceptions sont toutefois souvent convergentes et partagées par les mêmes individus qui ont parfois fréquenté la maçonnerie française depuis longtemps. Ainsi, à Naples, I'abbé calabrais Antonio Jerocades, comme Ignazio Ciaia, est en liaison avec les jacobins et francs-maçons de Marseille et a été initié en 1770 dans la loge Saint-Jean d 'Écosse. À Palerme, la découverte d'activités politiques dans les loges enverra le jacobin Francesco Paolo di Blasi à la potence et, dans les États Pontificaux et à Bologne, le gouvernement réprime une tentative d'insurrection en condamnant à mort les chefs jacobins et maçons Luigi Zamboni et Giambattista De Rolandis. Alessandria et Casale, plus encore que Turin, sont, dans le Piémont, les centres de la présence maçonnique. Le jacobinisme italien se développe aussi à Oneille sous la houlette du maçon toscan Buonarroti* C'est là que se retrouvent les exilés jacobins italiens, dont beaucoup sont maçons, notamment le Napolitain Abamonti, Francesco Saverio Salfi de Cosenza le Piémontais Ranza et le Romain Enrico Michele L'Aurora. Or, Romagnosi inspire les cercles jacobins par ses écrits. ses rapports amicaux et ses contacts fréquents avec la culture du pays. L'expansion napoléonienne permet aux noyaux jacobins issus des républiques Cisalpine et Napolitaine de passer d'un statut semi-secret à celui d association politique publique: la classe dirigeante de l'époque donne alors à la maçonnerie la dignité d'institutiOn officielle. Romagnosi, qui agit dans des territoires contrôlés par les Habsbourg, est arrêté à Trente et incarcéré à Innsbruck, pendant quinze mois. Après un long procès, il est acquitté par François 11 puis, lorsque le Tyrol du Sud revient en 1801 aux Français, Romagnosi est nommé Secrétaire général du gouvernement provisoire. Entre-temps, il continue ses études, s intéressant aux interactions entre l'électricité et le magnétisme Après le retour des Habsbourg dans le Trentin. en 1802, il accepte la chaire de droit public à I université de Parme. Il écrit Introduzione allo studio del dintto pubblico universale [Introduction à l'étude du droit public universel], qui est la base fondamentale et institutionnelle du droit et considéré comme le monument à la « philosophie civile ». Il s'installe en 1806 à Milan. où il vit comme un témoin engagé les événements tumultueux de l'apothéose napoléonienne.

L'affiliation de Romagnosi émerge en 1806. Dans le modèle d'homme conçu par l'anthropologie philosophique maçonnique, il retrouve l'esprit patriotique et réformateur présent dans ses ouvrages. Dans sa loge, la Reale Giosefina, il assume les charges d'orateur, puis de maître* vénérable*. C'est une loge importante avec des ministres, des députés, des hommes de culture, mais aussi des opportunistes. Il est également secrétaire de la loge La Cisalpina. Dans le Rite Écossais Ancien et Accepté*, il atteint le 18° de Rose-Croix* . La chute de Napoléon et le retour des Autrichiens rapprochent davantage Romagnosi du mouvement pour l'indépendance et l'unité nationales. Il collabore avec le Conciliatore, un journal libéral et patriotique mais également avec la « Biblioteca Italiana » aux influences autrichiennes, où écrivent entre autres le maçon Vincenzo Monti et Pietro Ciordani. Il est arrêté en 1821, à cause de l'amitié qui le lie à Silvio Peilico et à Pietro Maroncelli, est accusé de haute trahison. Libéré en proie à des difficultés financières, il passe les dernières années de sa vie assisté par son très cher ami et mécène Luigi Azzimonti et par le fidèle Angiolino Castelli. ll est entouré de ses discipler, préférés (Carlo Cattaneo, Cesare Cantù, Defendente Sacchi et Giuseppe Ferrari) et se plonge dans l'étude du droit, de la philosonhie. des mathématiques, de l'économie et du commerce. Il meurt, dans la pauvreté, le 8 juin 1835 à l'âge de 73 ans.
F.R.


ROOSEVELT, Franklin Delano
(New York, 1882-Warms Springs, 1945)

R-42.JPG (95K) Élu triomphalement à la présidence des États-Unis* en novembre 1932 Franklin Delano Roosevelt met en œuvre le New Deal que le candidat démocrate avait promis. Afin de relancer le secteur économique et de créer des emplois, il lance un grand programme de travaux publics, ce qui lui vaut d'être réélu en 1936, en obtenant la plus forte majorité jamais obtenue par un candidat à la présidence des États-Unis. Roosevelt fait adopter plusieurs lois sur le droit du travail et les syndicats, ce qui favorise la création du C.l.O. (Congress for Industrial Organization). Le contexte international met un frein à ses réformes sociales. Contraint dans un premier temps de maintenir la neutralité des États-Unis mais réélu en 1940, il riposte à l'attaque de Pearl Harbour et engage les États-Unis dans le conflit.

Lorsqu'il est élu en 1932, Fr. D. Roosevelt est déjà un maçon de longue date: initié le 10 octobre 1911, élevé aux grades* de compagnon* et de maître* les 14 et 28 novembre de la même année, par la loge* Holland n° 8 (New York City), il obtient le 32° du Rite Écossais* en 1929, à Albany (New York) alors qu'il est encore gouverneur de New York. En tant que président, il reçoit plusieurs délégations de maçons et, en 1934, il devient le premier Grand Maître de l'organisation de jeunesse pour les fils de maçons, l'Ordre* de De Molay. Il assiste également à l'élévation à la maîtrise de ses trois fils, à la Loge n° 519 de New York.
C.R.




ROOSEVELT, Theodore
(New York 1858-Sagamore Hill, 1919) Devenu président des États-Unis* après l'assassinat de Mc Kinley le 6 septembre 1901, Theodore Roosevelt exerce deux mandats et renonce à en solliciter un troisième en 1908. Républicain convaincu d'un nationalisme parfois exacerbé, ce qui lui fit adopter des mesures protectionnistes et construire le canal de Panama, Theodore Roosevelt est proche de l'aile la plus conservatrice de son parti. Il adopte cependant des mesures sociales importantes, en faisant voter, par exemple, des lois contre le travail des enfants dans le district de Columbia ou en prenant la défense des mineurs contre leurs employeurs lors de la grève de 1902. Ce chasseur invétéré mène aussi une politique de protection de l'environnement comme en atteste la création des parcs nationaux. En 1906 il reçoit le prix Nobel de la paix. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages historiques.

Initié le 2 janvier 1901 peu après avoir été élu vice-président de Mc Kinley, puis élevé aux grades* de compagnon* et de maître* les 27 mars et 27 avril de la même année, dans la loge* Matinecock n° 806 à Oyster Bay, dans l'État de New York, il fut membre honoraire de nombreuses autres loges et présida plusieurs cérémonies maçonniques, dont la pose de la première pierre de la Chambre des représentants à Washington, le 14 avril 1906, ainsi que celle du temple* maçonnique de Washington DC, en 1907. Il tint une importante correspondance maçonnique et son fils Theodore fut initié dans sa propre loge, Matinecock n° 806, le 7 juillet 1920.
C.R.


ROSE DU PARFAIT SILENCE (La)
R-43.JPG (104K) (depuis 1813) Cette loge* a un destin original ! Fondée en 1813 à Paris, elle fait allégeance en 1815 à Grasse-Tilly*, se divise entre les deux branches de l'écossisme (Prado et Pompéi), puis se réunifie sous l'autorité du Suprême Conseil de France et est installée par le comte Honoré Muraire. Elle devient un foyer révolutionnaire sous le titre distinctif de Temple de Minerve avec Bègue-Clavel Sétier l'imprimeur de L'Abeille maçonnique et le libraire Astier. Après 1830, liée au parti républicain, elle doit se saborder et renaît, au Grand Orient*, avec un recrutement ouvrier et sous son ancien titre distinctif. L'atelier est suspect du fait de sa présence, bannière déployée, aux obsèques de La Fayette* et pour son appui porté aux contestataires comme Peigné au sein du Grand Orient. Son orateur, le frère Blaize gendre de Lammenais fait l'apologie de la devise Liberté, Égalité Fraternité et se réclame du « Jésus des prolétaires » pour dénoncer les inégalités sociales. En outre, la loge aide la veuve de l'un des siens, tombé au cours de l'insurrection des « Saisons » reçoit des hommes de couleur et forme des étudiants roumains séjournant dans la capitale. C'est le cas de Constantin Rossetti. futur chef du Parti libéral, et de Jean Bratianu, chef du gouvernement en 1877.

Durant la phase libérale du Second Empire* émerge la personnalité de Jean-Marie Caubet (1821-1891). Ce passementier devenu libraire gère les revues Le Monde maçonnique et La Morale indépendante. Il assure le vénéralat de la loge avec l'appui de Massol* qui y tient le poste d'orateur Elle est alors associée à tous les combats du courant progressiste. Parmi les recrues on relève les noms de I abbé Constant (Éliphas Lévi) poète inspiré et magicien. du fabuliste saint simonien* Pierre Lachambeaudie, du fouriériste Pierre Denis, d'athées militants comme Charles Coudereau et Louis Redon. Ce dernier crée. en 1869, la revue L'action maçonnique qui devient La Lanterne de la franc maçonneries anti déiste et décapante. L'atelier se rallie à la Commune* (en l'absence de Caubet).

La loge, grâce à Massol, Caubet (secrétaire gambettiste de la Préfecture de police en 1870. directeur de la police parisienne en 1879) et le philosophe positiviste Grégoire Wyrouboff, est bien représentée dans l'état-major du Grand Orient au début de la Troisième République où elle cumule les vice-présidences Parmi ses membres, on trouve aussi Léonce Fabre des Essarts, futur évêque gnostique, Camille Raspail, Charles Richet alors étudiant et futur lauréat Nobel. La loge ensuite sombre dans la grisaille. Elle devait accueillir, entre les deux guerres, des réfugiés russes de diverses tendances, dont Erouckmanoff (dit Volsky) socialiste-révolutionnaire puis trotskyste pharmacien de l'Armée rouge dans l'Oural. Un des siens, Jean Khébian, futur Lieutenant Commandeur du Grand Collège des Rites, jouera un rôle éminent dans la Résistance* .
A. C.


ROSE-CROIX
R-44.JPG (173K) Au XVIIIe siècle ce grade*, sous le nom de Chevalier Rose Croix ou de Souverain Prince Rose-Croix, est tenu pour le nec plus ultra maçonnique. Dans le dernier tiers du siècle, il constitue notamment le 4° du Rite Français* et le 18° du,Rite de Perfection. Il sera celui du Rite Écossais Ancien et Accepté* .

Indirectement il vient de la permanence de l'influence de la « somme » rosicrucienne dans l'Europe protestante . Des thèmes alchimiques, inspirés en partie des « clavicules de Salomon », vont se retrouver dans un archéo-Rose Croix dit Chevalier de l'Aigle Noir Rose Croix en trois grades ou Sublime Grade du Vrai Rose-Croix d'Allemagne ou Chevalier de l'Aigle Noir ou Philosophe Inconnu, pratiqué à Metz, Marseille et Lyon* au milieu du XVIIIe siècle. De Rose-Croix, ce grade n'en possède que le nom et quelques attributs. Le titre va apparaître aussi dans l'Ordre* Heredom de Kilwinning* (le futur Ordre royal d'Écosse avec lequel Mathéus* entre en relation) attesté depuis 1741. L'Ordre pratique en effet un grade dit chevalier de Rosy-Cross... mais la source liant le grade à « l'Heredom » reste ténue car les rituels connus datent de la décennie 1780.

R-45.JPG (151K) Un diplome maçonnique (aujourd'hui disparu) atteste l'existence du grade dès 1757 et, au début de la décennie 1760 se met en place ce que divers auteurs tardifs nomment le Rose-Croix de France. Le plus ancien rituel connu dit Chevalier de l'Aigle du Pélican Rose-Croix Maçon d 'Heredom, Chevalier de Saint-André, Parfait Maçon provient de Strasbourg. Tous les rituels, assez voisins de cette décennie, attestent la nature profondément chrétienne du grade. Ainsi en 1765 dans un rituel manuscrit (Bibliothèque historique de la Ville de Paris, fonds général, ms. 23191), à propos de l'initiation* à ce grade, on peut lire: « Le 1er appartement représente le mont Calvaire [...]. Le 2e appartement ainsi que le premier sont pour rendre allégorique ce qui s'est passé à la mort et à la résurrection de J.-C. Le 2e représente le tombeau et l'instant de la Résurrection de J.-C. [...]. Il doit y avoir un 3e appartement petit, un peu éloigné des deux autres, destiné à être l'image de l'enfer.»

Le récipiendaire « errant par le monde, le bois et les montagnes, qui depuis la destruction du temple* a perdu la Parole...» doit voyager pendant « 33 ans » réduits symboliquement « à sept fois le tour du chapitre* ». Il découvre les « trois vertus [qui le guideront] dorénavant » à savoir la Foi, l'espérance et la Charité. La Parole perdue se révèle être «I.N.R.I. ou Jésus de Nazareth Roy des Juifs ». Le premier signe est dit du « Bon Pasteur » et le mot de passe* est « Emmanuel ». La « cérémonie de table [...] étant une commémoration de la Pâque et de l'apparition de J.-C. à ses disciples en Emaüs » accentue le caractère « chrétien primitif » du grade .

A partir de la décennie 1770, les chapitres se multiplient dans toute la France et, souvent, se proclament ultime instance gérante de tous les autres hauts grades*. Ainsi dans l'article second des Statuts et Règlements adoptés le 8 avril 1771 par le Premier Souverain Chapitre de Rose-Croix créé à Paris le 1e juin 1769 on peut lire: « Les chevaliers de Rose Croix ont droit de tenir le maillet dans toutes les loges*, lorsqu'on leur fait la politesse de le leur présenter, mais lorsqu'ils le refusent, pour ne déplacer personne, ils ont le droit de se mettre à coté du maître* de la loge, avant tous ses officiers, sinon, par humilité, ils se placent les derniers à la colonne* des apprentis*.»

R-46.JPG (100K) Les Statuts et Règlements généraux du Grand Chapitre Général* approuvés le 19 mars 1784 en font le régulateur des hauts grades du Grand Orient*. Le système se présente en quatre grades ou Ordres: Élu Écossais Chevalier d'Orient et Rose-Croix. Il est fixé en 1786 dans des rituels manuscrits dits du Rite Français Moderne. Les Rose Croix sont présentés comme les héritiers d'une longue lignée d'initiés antiques. La terminologie chrétienne est utilisée a minima. Jésus est désigné par des formules substituées comme « le fils du Grand Architecte* ». La Parole retrouvée est toujours la base « idéologique » du grade, mais la rédaction du temps cherche à gommer les ressemblances trop criardes avec la liturgie romaine.

En 1783, le manuscrit Francken* présente quelques variantes par rapport aux rituels des années 1760 et 1770: absence d'obligation à prêter par le nouveau chevalier; les phrases se rapportant à la Nouvelle Loi sont modifiées, ainsi, on doit prononcer: « Je suis l'un des frères qui recherchent les secrets* de la Nouvelle Loi et les trois piliers de la maçonnerie » au lieu de: « Je suis un des frères qui cherchent la Vraie Parole par le secours de la Nouvelle Loi et des trois colonnes de la maçonnerie » (manuscrit Kloss* XXIV-3, 1760); inclusion dans un système à 25 degrés où le Rose-Croix n'est plus le nec plus ultra le Rose-Croix occupe toujours la 18e « place » dans le système Écossais Ancien et Accepté en 33 degrés. Une lente déchristianisation s'opère durant le XIXe siècle dès 1806, Chéreau suggère que la croix est « composée de douze équerres*, qui représentent les douze signes du Zodiaque, ou les douze mois de l'année solaire », très rapidement INRIU signifie Igne Natura Renovatur Integra ou Indefiesso Nisu Repellamus Ignotantiam (ce travail est développé par Chemin-Dupontès*, Nicolas des Étangs, ou Ragon); le rituel des loges chapitrales pour les travaux des Chevaliers Rose Croix (1875) précise: « Foi, Espérance, Charité, ces mots pas plus que les quatre lettres l.N.R.I. ne représentent aucun symbole religieux particulier; ils sont là pour vous rappeler les préceptes qu'on vous a développés dans les grades précédents c'est-à-dire: Foi au Grand Architecte de l'Univers; Espérance et Justice dans la vie future, conséquence de l'immortalité de l'âme; Charité, mise en application du principe de fraternité.» La déchristianisation se poursuit encore au Grand Collège des Rites, avec la version laîcomoralisante d'Amiable tandis que le Suprême Conseil de France reste fidèle au modèle élaboré dans l'esprit du Convent* universel du Rite Écossais Ancien et Accepté de Lausanne (1875).

Aujourd'hui, si la symbolique du grade est demeurée la même, sa signification peut varier un peu selon les obédiences*, mais il demeure un esprit commun. Ainsi, on peut lire dans la notice « Rose Croix » du Grand Collège des Rites (1973): « Avec les grades capitulaires, on passe à la construction du second temple par des maçons qui sont en meme temps des chevaliers, puisqu'ils travaillent une main armée de l'épée, l'autre munie de la truelle, signes de leur ambivalence. Mais avec le 17°, la Parole va être perdue en meme temps que le second temple se trouvera détruit Le 18° va donc avoir un double objectif: recherche de la Parole perdue et réédification du temple. Mais alors que le premier et le second temple étaient fondés sur l'Ancienne Loi animée d'une volonté de puissance, le troisième temple sera le Temple mystique de la Nouvelle Loi dans laquelle la Justice et l'Autorité sont tempérées et vivifiées par l'Amour. »

Les rituels possèdent une ossature commune: même titulature* (le Président d'un Souverain Chapitre est toujours qualifié de « Très Sage Arthirsata »), mode de réception assez proche (avec souvent un seul local à la place des trois), batterie* identique (« Hoschée »), signe* d'Ordre dit du « Bon Pasteur » et un mot de passe (« Emmanuel ») auquel on répond Pax vobis (ou « Paix profonde ») encadrent le thème fondamental qui est toujours la quête de la Parole perdue. Tous admettent le même mot sacré, I.N.R.I., dont les significations retenues sont la chrétienne Jesus Nazareus Rex Judeorum et l'alchimique Igne Natura Renovatur Integra. Le consensus se fait également sur la découverte, lors de la réception du nouveau chevalier, des trois vertus Espérance, Foi et Charité, sur la symbolique de la rose sur la croix du pélican* et de la couleur rouge* dominante, sur la Cène et sur l'Agape pascale.

Dans la deuxième moitié du XXe, la réactivation des 4 Ordres du Rite Français (depuis la création du chapitre Jean-Desaguliers jusqu'à la « re-réation » d'un Grand Chapitre Général souché sur le Grand Orient de France) rappelle que le grade de rose-croix garde son statut de nec plus ultra du Régime Français.
R-47.JPG (327K) Y. H.M.


ROSE-CROIX D'OR
De tout temps, les relations entre la franc-maçonnerie* et le rosicrucianisme sont souvent évoquées. Une attention particulière doit être portée à la fraternité* de la Rose-Croix d'Or qui fut l'un des principaux mouvements qui s'épanouit parallèlement à la franc-maçonnerie. La Rose Croix d'Or est issue d'une renaissance du rosicrucianisme originel dans les pays allemands. Commencée au début du XVIIIe siècle, elle fut, à beaucoup d'égards, un phénomène très différent de celui-ci qui s'était développé sous l'égide de Christian Rosenkreutz.

La Rose-Croix d'Or doit sa naissance véritable à la publication d'un livre à Breslau, en 1710: Die Wahrhafte und volkommene Bereitung des philosophischen Steins der Bruderschaft aus dem Orden des Gulden und Rosen Creutzes (La vraie et parfaite préparation de la pierre philosophale par la fraternité de la Rose-Croix d'Or). C'est à la base un traité d'alchimie* et cela constitue déjà une différence majeure entre ce nouveau rosicrucianisme et celui des origines qui mettait surtout l'accent sur les projets de réforme sociale, intellectuelle et religieuse. Dans celui ci, l'alchimie ne jouait pas un rôle central. Le traité publié à Breslau accorde au contraire aux N pratiques de laboratoire » une place essentielle qui va conférer l'originalité profonde de la fraternité de la Rose Croix d'Or.

L'auteur de l'ouvrage, qui se donne le nom de Sinceratus Renatus était un pasteur protestant de Silésie, Samuel Richter. La Silésie était alors un creuset ancien et riche de tradition mystique marquée par les influences de Jacob Böhme, du poète mystique Angelus Silesus et du courant piétiste. Richter appartenait à ce dernier, lui-meme fort lié au premier rosicrucianisme. Piétistes et rosicruciens ont en commun de vouloir redécouvrir une forme de christianisme plus pure et plus authentique: ils mettent notamment l'accent sur le sentiment, la vertu personnelle et la relation directe avec la Divinité. Il y a aussi une coloration gnostique chez les piétistes qui vise à fonder le salut sur le rejet de la matière, soumise aux forces du mal et à atteindre une connaissance supérieure des réalités divines. Elle provient de l'influence exercée sur leurs écrits par des écrivains mystiques comme Böhme et les alchimistes. La pratique de l'alchimie est. en effet, enracinée aussi dans la tradition gnostique, et l'attente d'élévation spirituelle des piétistes se révèle analogue à l'attente du passage de la matière de base à un état supérieur chez les alchimistes, On voit cela dans leurs écrits pleins d'images et de métaphores alchimistes: ils parlent ainsi de Dieu comme du grand « fondeur » et comparent l'Esprit-Saint à une teinture bénite ou une quintessence. Certains d'entre eux pensaient d'ailleurs que l'Esprit-saint était présent dans la matière sous la forme des trois principes alchimistes du sel*, du soufre* et du mercure*. Nombreux furent donc les piétistes qui pratiquaient l'alchimie. Friedrich Oetinger écrivait d'ailleurs: « Alchimie et théologie ne sont pas pour moi deux choses maiS une seule », et Goethe avait une amie piétiste, Mlle von Klettenberg, qui l incitait à expérimenter l'alchimie. Cela eut une influence importante tant dans sa vie que dans son œuvre. On voit donc comment le piétisme, l'alchimie et le rosicrucianisme originel interfèrent dans le contexte de la rédaction du livre de Samuel Richter, alias Sinceratus Renatus, pour donner naissance au mouvement de la Rose Croix d'Or.

Si nous ne savons pas quand la Rose Croix d'Or s'implanta, la pièce la plus solide concernant son existence date de 1761: elle décrit une loge* de cet ordre à Prague, appelée La Rose Noire, et donne une liste de membres.

Les manuscrits permettent en revanche de bien mettre en lumière les caractères profonds de l'idéologie de la fraternité de la Rose Croix d'Or et ses relations avec la mouvance maçonnique, car de nombreux détails sur les principes, les rituels et l'organisation de l'Ordre*, sont indiqués par la publication des exposés de l'Ordre et par les correspondances inédites entre les membres.

L'objectif de la fraternité, clairement exposé, confirme que ses croyances reposent sur un syncrétisme entre l'alchimie le christianisme revisité par les piétistes et le rosicrucianisme originel. Il s'agit « de faune émerger les forces cachées de la nature, de faire briller sa lumière, qui a été profondément enterrée par la malédiction, et, par cette voie de procurer une lumière intérieure à chaque frère par laquelle il pourra voir le Dieu invisible et devenir plus proche de lui avec la source originelle de la lumière » (Starke Erweise aus den eigenen Shriften des hochheiligen Ordens Gold- und Rosenkreuzer, écrit anonyme, probablement attribuable à Bode 1788). On retrouve le thème gnostique de « la lumière de la nature enterrée par la malédiction », de l'étincelle divine prisonnière du monde de la matière, la vision d'une divinité faible, le démiurge créant la matière dans laquelle l'esprit humain est emprisonné et sans aucun contact avec la divinité supérieure.

L'alchimie apparaît aussi de manière symbolique et pratique: les membres étaient supposés avoir leur propre laboratoire et y travailler avec diligence. La progression de chaque membre dans l'Ordre supposait d'ailleurs qu'ils aient reçu des secrets* alchimiques de plus en plus importants.

On connaît également précisément les aspects structurels de cette fraternité. Dans son ouvrage, Renatus donne un nombre considérable de détails sur l'Ordre lui même: il aurait compté 63 membres et un imperator élu à vie. Les frères adoptaient un code particulier pour se saluer et se reconnaître entre eux. L'un d'entre eux disait: Ave frater, l'interlocuteur devait répondre: Rosae et aurae. Le premier ajoutait alors: Crucis.

La Rose Croix d'Or est organisée en cercles de 9 membres et compte 9 grades*. Ce sont dans l'ordre ascendant: Junior Theoreticus, Practicus, Philosophus Adeptus Minor, Adeptus Major Adeptus Exemptus, Magister et Magus. Cette organisation hiérarchisée, généralisée par la Réforme de 1777, sera étendue à 10 grades au XIXe siècle par la société occultiste anglaise l'Ordre Hermétique de Golden Dawn ou, plus tard, par l'Ancien Mystique Ordre Rose-Croix. La fraternité était très hiérarchisée et le secret régissait les rapports entre les membres eux-mêmes. Les membres ne devaient ainsi pas connaître le nom des frères situés au-dessus de leur propre cercle.

La structure directrice comprenait plusieurs niveaux. Il y avait des directeurs de cercle, des directeurs régionaux en charge de plusieurs cercles des Grands Prieurs, et, au plus haut niveau, les Supérieurs Inconnus. C'était probablement trois adeptes qui constituaient l'autorité suprême. L'organisation est encore comparable à celle de la Golden Dawn, mais les Supérieurs Inconnus étaient ici de véritables personnes. Nous avons quelques raisons de penser que l'un d'entre eux était Schleiss von Lowenfeld, un physicien de Sulzbach, en Bavière, qui écrivit un livre qui prenait la défense de la Rose Croix d'Or.

La Rose-Croix d'Or connut un succès remarquable dans les années 1770 dans toute l'Europe centrale, à Berlin, Hambourg, Francfort, Ratisbonne, Munich Vienne, Prague... mais aussi en Pologne en Hongrie et en Russie*. L'un des plus remarquables centres est celui qui était situé dans le château de Rajec, près de Brno. On y trouve le comte (et prince) Karl Josef von Salm-Reifferscheidt, une figure importante dont l'intérêt se porta à la fois sur les philosophes français la science moderne l'alchimie et le spiritualisme. Il rassemble autour de lui un groupe éclectique d'individus, et participe activement à la formation d'une communauté scientifique organisée en Moravie qui vise à acquérir la connaissance universelle par le recours à la recherche scientifique et à la vieille tradition alchimique et théosophique. Le prince Salm-Reifferscheidt avait sans doute connaissance des manifestes de la Rose-Croix originelle: il voulait fonder un Collège Invisible dans la ligne de la vision proclamée un siècle plus tôt. La branche russe de l'Ordre eut également des membres remarquables: l'écrivain et publiciste Novikov qui, avec un autre rose-croix russe, Lopuchin, installa la Société Typographique et fit connaître au public russe, en langue vernaculaire les travaux de Böhme, Silesius, Saint-Martin*, Mme Guyon et du mystique anglais Pordage. Novikov véhiculait à la fois les idées progressistes des Lumières* et les traditions ésotériques. Il pensait ainsi que tout homme porte en lui une part de l'esprit divin et que les individus doivent donc être traités avec respect, quel que soit leur statut social. Avec les adeptes de la Rose-Croix de Moscou il participe à diverses institutions charitables comme l'hôpital et la Maison des pauvres. Novikov tomba en disgrâce, Catherine 11 était opposée à la franc-maçonnerie, elle le mit en prison et il ne fut libéré qu'à la mort de celle-ci, quatre ans plus tard.

La Rose-Croix d'Or eut enfin beaucoup d'influence en Prusse, où l'un de ses membres ne fut autre que l'empereur Frédéric-Guillaume 11. Durant son règne, la Cour et le gouvernement étaient dominés par le « clan Rose-Croix » notamment par Johann Christof Woliner et par Johann Rudolf von Bishoffswerder. L'historiographie a souvent donné une image négative de ces hommes en raison de l'influence qu'ils exercèrent sur le roi pour renforcer l'orthodoxie religieuse luthérienne. Ils jouèrent un rôle dans la campagne contre les illuminaten~ et les Rose Croix sont généralement présentés comme des représentants des ennemis de l'Aufklärung. Il est vrai qu'ils furent opposés à la médecine des Lumières. Cependant, des hommes, comme le prince Salm, peuvent être considérés comme des rationalistes convaincus.

Le mouvement disparut à la mort de l'empereur en 1797 miné par les oppositions internes. Néanmoins, l'idéologie de la Rose-Croix d'Or, mais aussi les survivances de ses branches, comme les Frères Initiés de l'Asie*, ont des prolongements qui montrent l'importance de son influence. Au XIXe siècle le romantisme est pétri de thèmes et de références que l'on trouve dans la Fraternité. C'est le cas dans les œuvres de Novalis et dans celles du peintre Friedrich Otto Runge.

Un peu plus tard l'inventeur de l'homéopathie, Samuel Hahnemann (1755-1843), franc-maçon et trés probablement Rose Croix, témoigne à sa manière de la survivance de la culture de la Rose Croix d'Or: en effet, l'idée que le semblable soigne le semblable est un développement de la tradition alchimique (Paracelse).

La fraternité de la Rose-Croix d'Or fut un mouvement original qui, ne serait-ce que par la mention de nombre d'initiés aux ateliers maçonniques (Wôliner, Goethe ou le Dr Hahnemann) et la mise en place d'une hiérarchie des grades, a eu des liens solides avec le mouvement maçonnique. Cela est d'autant plus apparent que pour être admis dans l'Ordre il fallait être passé par une loge maçonnique régulière et être initié aux trois grades bleus*. Il y eut aussi des aspects rituels communs. On sait que le Rite rosicrucien se soucha sur des loges de la Stricte Observance* et que nous trouvons, dans divers systèmes maçonniques, des évocations de la symbolique rose-croix.
C. Mc 1.